Par Francis CAROLE
Depuis 2011, d’immenses nappes d’algues sargasses ont envahi les côtes de la Martinique. Force est d’admettre, sans pour autant prétendre que rien n’aurait été fait, que, 15 ans après, la réponse à ce phénomène n’est toujours pas maîtrisée.
Certes, il existe bien un Plan national de prévention et de lutte contre les Sargasses
(PNPS II-2022-2025) et, en matière de gouvernance, un Groupement d’intérêt public réunissant la CTM, l’État et les intercommunalités. Il convient néanmoins, à l’heure où s’élabore un plan sargasses III, de remettre en perspective cette question, d’évaluer ce qui a été fait et de tenter de tracer de nouvelles orientations.
1 – UNE MENACE DURABLE
L’invasion, dans la zone Caraïbe-Amérique, à partir de 2011, d’impressionnants radeaux de sargasses constitue un phénomène à la fois complexe, durable et, à maints égards, désastreux.
En effet, plusieurs travaux scientifiques identifient notamment que l’anomalie climatique de l’oscillation nord-atlantique, en 2009-2010, a favorisé l’apparition de la « grande ceinture de sargasses de l’Atlantique » qui peut s’étendre jusqu’à 8 850 kilomètres. En mai 2025, la biomasse observée dans l’Atlantique tropical, la Caraïbe et le golfe du Mexique a atteint un record estimé à 37,5 millions de tonnes.

Le changement climatique, les circulations océaniques, les remontées d’eaux profondes, les apports nutritifs des grands fleuves tropicaux, ainsi que les courants et les vents dominants figurent parmi les facteurs étudiés pour expliquer le développement et la persistance du phénomène.
Les échouements de Sargassum natans et de Sargassum fluitans sur nos côtes constituent donc bien une crise environnementale structurelle et durable dont la période d’occurrence tend à s’allonger.
Ces constats scientifiques commandent aux pays concernés d’élaborer une vision à long terme pour faire face à cette réalité, en mobilisant des moyens scientifiques, financiers et politiques à la hauteur des défis posés. L’augmentation de la quantité de sargasses collectée ne saurait, à elle seule, constituer l’indicateur de réussite d’une politique publique.
2 – DES IMPACTS MULTIPLES
L’invasion des algues sargasses vient s’ajouter aux multiples aléas qui fragilisent déjà la Martinique : érosion des côtes, risques sismiques, volcaniques et climatiques auxquels nous ajouterons le scandale majeur de la chlordécone et ses conséquences environnementales et sanitaires.
▪️ La dégradation de l’écosystème côtier

Plusieurs études, dont celle du Parc naturel marin de Martinique, montrent que l’échouement des sargasses peut entraîner le blanchiment des récifs coralliens, la dégradation de 570 hectares d’herbiers sous-marins et 38 km de mangroves qui sont essentielles dans la protection des côtes et servent de nurseries et de refuges pour la biodiversité. Ces algues et leur décomposition au sol provoquent la mort des poissons, des crustacées, de la petite faune et précarisent la reproduction des tortues marines. Le lixiviat créé par la décomposition des sargasses est composé de métaux lourds et de métalloïdes comme l’arsenic susceptibles de contaminer les sols et les eaux souterraines.
▪️ Des conséquences économiques qui appellent des réponses urgentes
Une publication du CEROM-IEDOM du 19 mai 2026 souligne : « L’impact économique des échouements sur les activités marchandes est encore peu renseigné dans les Antilles françaises ».Plus de 15 ans après l’apparition du sargassum sur nos côtes, on peut au moins s’en étonner.
Il serait en tout cas irresponsable de mésestimer l’impact, sur une quinzaine d’années, de masses de sargasses en putréfaction affectant en continu 16 % du littoral martiniquais, 9 communes -une dizaine d’autres de manière moins permanente- une partie importante de nos mangroves et 78 sites dont 54 % en risque sanitaire fort à majeur.
Une enquête de la CCI de 2018 avait d’ailleurs déjà mis en évidence que 75 % des restaurateurs, pêcheurs et autres professionnels exerçant dans la zone côtière, particulièrement au Diamant, au Vauclin ou au Robert, révélaient une diminution notable de leurs chiffres d’affaires, sans compter la dépréciation foncière durable.

D’ailleurs, récemment, les professionnels de la pêche du Marigot, une fois de plus, interpellaient les autorités publiques, sur l’absence de réponses de celles-ci à leurs difficultés.
Des informations contenues dans les notes du CEROM-IEDOM sur « les enjeux économiques des sargasses dans les Antilles françaises » (2026) nous interpellent :
– importante chute du nombre de pêcheurs entre 2011 et 2024 ;
– une baisse probable de 5 à 10% de l’activité de pêche à cause des algues brunes dans les 20 prochaines années ;
– des pertes d’emplois.
Certes, ces tendances peuvent être mises en rapport avec d’autres phénomènes comme le vieillissement des acteurs de la pêche, pour ce qui concerne ce secteur spécifique. Néanmoins, il n’est pas sans intérêt de rappeler que dans des pays voisins (Barbade, République dominicaine, Mexique) les réservations hôtelières ont connu jusqu’à 40 % de baisse lors de forts échouements des sargasses.
Si une puissante politique publique de gestion de ce phénomène n’est pas rapidement mise en œuvre, les communes côtières les plus exposées risquent de connaître un affaiblissement économique durable, susceptible d’accentuer leur déclin démographique.
Au-delà des sites les plus affectés, c’est l’ensemble du secteur touristique qui risque, par effet de réputation, d’être touché, d’autant plus que la « saison » des sargasses est de plus en plus longue.
▪️ Un incontournable enjeu de santé publique malheureusement délaissé par l’État malgré la pénible expérience de la chlordécone
Il a beaucoup été fait état, ces dernières semaines, des effets des gaz des sargasses en décomposition sur les métaux, ordinateurs, automobiles, appareils électroménagers ou cartes bancaires. Il s’agit à l’évidence d’une préoccupation importante qui devra faire l’objet d’une politique cohérente d’indemnisation et pas d’une simple aide sociale à l’instar de ce qui a été initié par la CTM.
Il y a plus grave. Les études menées par le Centre hospitalier universitaire de Martinique (CHUM), en collaboration avec l’Université des Antilles et parfois Madinair, ont révélé des atteintes extrêmement graves à la santé provoquées par le sulfure d’hydrogène (H2S) et l’ammoniac (NH3) émis par les sargasses en état de putréfaction.
Ces gaz sont connus pour causer des troubles neurologiques, digestifs, respiratoires, oculaires, psychologiques, ORL, voire cardiovasculaires.

Une exposition prolongée à ces gaz générerait un « sargassum lung syndrome » (syndrome pulmonaire lié aux sargasses) entraînant une inflammation bronchique chronique et une obstruction des voies respiratoires. Une association a également été mise en évidence entre l’exposition au sulfure d’hydrogène émis par les sargasses et l’augmentation des événements d’apnée centrale du sommeil.
L’étude conduite en Martinique par le CHUM auprès de 3 020 femmes enceintes a mis en évidence une apparition plus précoce de la pré-éclampsie chez les femmes vivant ou travaillant à moins de 2 km des zones d’échouement, résultat que les auteurs considèrent toutefois comme préliminaire. Précisons que la pré-éclampsie peut elle-même entraîner des conséquences importantes pour la santé de la mère et de l’enfant.

Les asthmatiques, les enfants et les personnes âgées sont particulièrement vulnérables aux émanations des sargasses en décomposition.
En juillet 2026, la Caisse Générale de Sécurité Sociale (CGSS) de Martinique rappelait que les algues brunes constituaient aussi un « enjeu majeur de santé au travail. »
Il ne s’agit donc pas de simples “nuisances”, mais bien de risques sanitaires majeurs dont la prise en compte par le Plan national Sargasses II apparaît, a fortiori au regard des connaissances scientifiques désormais disponibles, très insuffisante.
Cette gestion, jugée défaillante par plusieurs associations, a conduit l’ASSAUPAMAR et l’APNE à déposer une plainte pénale pour atteinte grave à l’environnement, mise en danger de la vie d’autrui, non-assistance à personne en danger, carence fautive et non-respect des engagements pris.
3 – DES PLANS…QUI SE PLANTENT ?
Le premier Plan National de Prévention et de lutte contre les Sargasses (PNPS I) voyait le jour en 2018, soit 7 ans après le début des échouements de sargasses qui allaient durablement affecter le littoral martiniquais.
Le PNPS II est lancé en 2022 pour une durée de quatre ans (2022-2025). Il concerne la Martinique, la Guadeloupe, Saint Martin et Saint Barthélemy et bénéficie (pour l’ensemble des territoires mentionnés) d’une enveloppe globale de l’État de 36 millions d’euros. Cinq grands axes d’action et vingt-six mesures y sont définis.
Le rapport d’évaluation de l’IGEDD et de l’IGA, daté d’octobre 2025 et publié en février 2026, relève que le premier bilan établi en 2025 par la Direction générale des outre-mer ne faisait apparaître que 10 mesures pleinement réalisées sur les 26 prévues par le plan.
En effet, si des progrès sont observés en matière de capacités, de surveillance et de prévision, le reste demeure très insuffisant : collecte en mer et sur les rivages, stockage, valorisation, traitement, coopération internationale, etc.
Quant à l’attention portée à la santé publique et aux populations directement concernées par les échouements des algues -malgré les alertes répétées des professionnels de santé- elle interroge sérieusement. Cet échec de l’Etat justifie amplement les mobilisations populaires des collectifs de riverains et la plainte pénale déposée par l’ASSAUPAMAR et l’APNE pour « carence fautive ».
On doit aussi se préoccuper du sous-financement du PNPS II qui, en réalité, n’autorisait pas de révolution copernicienne dans la prise en charge sérieuse et efficiente du phénomène des sargasses.
En même temps, les limites de la stratégie développée, les complexités administratives, institutionnelles, techniques et organisationnelles du financement et de la mise en œuvre de ces actions ont conduit à une sous-consommation de cette enveloppe déjà sous-dimensionnée. Avec une démarche plus rigoureuse, toutes ces difficultés auraient pu être anticipées et réglées en amont.
4 – PROPOSITIONS D’ORIENTATIONS
Une ambitieuse politique publique permanente et durable face au phénomène des algues sargasses devrait s’articuler autour de quelques orientations qui pourraient être complétées ou autrement déclinées.
▪️ Développer une stratégie cohérente de prévision-collecte-transport-stockage-traitement-valorisation des sargasses :
– prévisions satellitaires ;
– renforcement substantiel des capacités de collecte en mer en prenant en compte les phases d’échouements massifs ;
– installation, pour éviter la pollution du sous-sol par les lixiviats, de plateformes sécurisées de transition des stocks d’algues collectées, avant destruction ou valorisation ;
– étude, expérimentation, sélection puis structuration progressive de filières martiniquaises de valorisation…

▪️ Donner une priorité absolue à la préservation et à la réparation de la santé de la population ainsi que des travailleurs intervenant dans la collecte, le transport et le traitement des sargasses :

– mise en place d’un dispositif efficient de surveillance de la qualité de l’air (avec des mesures régulières des émanations de gaz toxiques) d’alerte précoce, d’information transparente à la population ainsi que de consignes pour les conduites à tenir ;
– solutions de relogement et de répit en période d’émanation de gaz toxiques, particulièrement pour les femmes enceintes, les enfants, les personnes âgées, les personnes asthmatiques ;
– protocole de suivi sanitaire renforcé des personnes, populations et travailleurs
exposés ;
– suivi épidémiologique des travailleurs exposés et mise à l’étude de la reconnaissance comme maladies professionnelles des pathologies dont le lien avec l’exposition professionnelle aux émanations de sargasses serait scientifiquement établi ;
-attention particulière aux crèches, établissements scolaires et de santé, EHPAD.
▪️ Organiser un système d’indemnisation des personnes et des entreprises et accompagner l’économie côtière :
– institution, dans les plans et contrats à venir sur les sargasses, d’un droit à l’indemnisation et à la réparation ;
– création d’un fonds d’indemnisation et de réparation dont le financement et le fonctionnement sont clairement définis ;
– établissement de protocoles garantissant cette indemnisation aux familles pour préjudices matériels et sanitaires, frais pour travaux de protection, relogement et autres préjudices dûment établis et évalués ;
– mise en œuvre de mesures d’indemnisation des entreprises du littoral affectées pour dommages matériels et perte d’exploitation et élaboration d’une stratégie de soutien économique.
▪️ Protéger les zones côtières gravement détériorées par les algues brunes et élaborer un programme de restauration écologique de ces espaces :

– adoption d’une vision globale et systémique incluant les zones humides littorales, les récifs coralliens, les herbiers marins, les mangroves, les plages ;
– cartographie et diagnostic des niveaux de dégradation de ces espaces afin de les protéger, autant que possible, de la décomposition des sargasses et de favoriser les mesures de restauration ;
-développement d’un suivi scientifique et de la recherche, en coopération avec d’autres pays de la Caraïbe qui ont déjà initié des démarches similaires (projet REMAR, SargAdapt, Life Adapt Island…).
▪️ Renforcer la gouvernance, la recherche et la coopération caribéenne et internationale :
– intégration citoyenne dans la gestion des sargasses à travers un « Conseil Citoyen Sargasses » permettant d’associer les collectifs de riverains, les associations de défense de l’environnement ainsi que les acteurs économiques concernés aux processus de décision, de suivi et d’évaluation de la mise en œuvre d’une politique sargasses durable sur le territoire martiniquais ;
– évaluation annuelle indépendante et publication des indicateurs de résultats ;
– définition précise des responsabilités entre les différents acteurs du GIP : CTM, État, EPCI, communes ;
– renforcement des moyens de la recherche martiniquaise et coopération avec les pays de la région.
Pour mettre efficacement en œuvre cette stratégie globale, il s’avère indispensable de compléter, par un CONTRAT MARTINIQUE-ÉTAT, le PNPS 3 qui s’appliquera, comme les plans précédents, à la fois à la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy.
Le Contrat pluriannuel Martinique–État doit en constituer l’indispensable déclinaison territoriale, opérationnelle, financière et évaluable.
Les volumes financiers nécessaires devront tenir compte à la fois des exigences des défis posés et des conditions globales à réunir pour favoriser leur pleine utilisation.
Cette modeste contribution constitue une base de réflexion et de débat Public face à un phénomène que nous devons affronter en lucidité et en solidarité. Elle essaie, sans prétention, d’éclairer les enjeux multiples de l’invasion des sargasses et de suggérer les axes des revendications et mobilisations populaires sans lesquelles rien de durable ne se construit.
Francis CAROLE
Conseiller Territorial de Martinique
Martinique
Vendredi 4 septembre 2026
- IGA : Inspection Générale de l’Administration
- IGEDD : Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable
- IEDOM : Institut d’Emission des Départements d’Outre-Mer
- CEROM : Comptes Economiques Rapides pour l’Outre-Mer