DES RISQUES, DES INÉGALITÉS, DES RÉPONSES À CONSTRUIRE
Par Francis CAROLE
L’approvisionnement en eau potable fait incontestablement débat en Martinique. Entre véritable engagement des associations d’usagers, manœuvres politiciennes à l’Assemblée nationale française et postures diverses, l’eau potable occupe une place centrale dans les enjeux politiques actuels. Et c’est tant mieux !
En revanche, l’assainissement, qui constitue tout autant un enjeu essentiel de santé publique et de protection de notre environnement, ne semble pas mobiliser les consciences à la hauteur des enjeux. Contrairement à l’eau potable, les eaux usées n’arrêtent pas de couler… et de soulever des interrogations.
DES INDICATEURS QUI ALERTENT
Selon l’Office de l’Eau (ODE), 42,5 % des abonnés au service public d’eau potable relevaient de l’assainissement collectif en 2022. Environ 57,5 % n’étaient donc pas raccordés à ce réseau !
Le parc d’installations individuelles, quant à lui, était estimé à quelque 73 000 dans les chiffres clés 2022, puis à environ 75 000 dans l’état des lieux 2025. Certes, un dispositif autonome bien conçu et correctement entretenu peut être efficace et contribuer à préserver l’environnement : la question essentielle demeure l’état réel et le suivi des installations.[1]
Autre chiffre de nature à nous inquiéter : l’état des lieux 2025 souligne que le diagnostic cartographique de l’assainissement individuel n’avait été réalisé que sur environ 40 % du territoire, « avec une précision variable ». Ce pourcentage concerne la couverture territoriale du diagnostic, et non la proportion d’installations contrôlées. La localisation des installations et les pressions qu’elles exercent sur les milieux restent donc imparfaitement documentées.[2]
Encore plus édifiant : dans son rapport d’activité 2024, la DEAL indique que 90 % des installations individuelles contrôlées sont non conformes et que seulement la moitié environ du parc aurait été inspectée.[3]
Ces estimations, déjà inquiétantes, soulignent les limites des connaissances disponibles pour éclairer les politiques publiques à mettre en œuvre. Elles ne permettent toutefois de déterminer ni la proportion de non-conformité dans l’ensemble du parc ni la part des logements rejetant leurs eaux usées sans traitement.
Par ailleurs, la question du nombre de foyers ne disposant d’aucun système de traitement des eaux usées reste posée. En effet, le rapport annuel de l’IEDOM portant sur 2011 indiquait qu’environ un tiers des abonnés non raccordés au collectif n’utilisaient alors aucun moyen d’assainissement, soit approximativement un abonné sur cinq au total. Cette estimation remontant à une quinzaine d’années ne permet pas de décrire la réalité actuelle.[4]
Dans l’assainissement collectif — qui aurait dû être exemplaire —, les constats ne semblent pas moins préoccupants. Sur les 74 stations publiques examinées en 2023, 38 % présentaient des insuffisances concernant les équipements d’autosurveillance et 19 % nécessitaient une réhabilitation lourde. Ces deux catégories peuvent se recouper.[5]
Le tableau de bord du Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) souligne en outre la faiblesse des taux de conformité locale en 2024. Une non-conformité réglementaire ne signifie toutefois pas que les eaux usées de l’assainissement collectif sont rejetées sans aucun traitement. Elle peut concerner la collecte, les équipements ou les performances du traitement : ses causes doivent donc être précisées pour apprécier les risques sanitaires et environnementaux.[6]
Les lacunes des diagnostics disponibles rendent indispensable une étude exhaustive distinguant les défauts techniques, les risques sanitaires et les absences d’équipement.
DES DISPARITÉS TERRITORIALES CONSIDÉRABLES
La proportion des abonnés relevant du réseau collectif atteignait, en 2022, 52 % à la CACEM, 39 % à l’Espace Sud et 32 % à CAP Nord. Les écarts, à l’intérieur d’une même communauté d’agglomération, sont parfois beaucoup plus marqués : 70 % aux Trois-Îlets, contre 4 % à Rivière-Pilote. À Fort-de-France, cette part était de 61 %, contre 9 % à Saint-Joseph, pourtant membre de la même agglomération. Dans le Nord, on relevait 66 % à Bellefontaine, contre 8 % au Morne-Vert et à Grand’Rivière.[1]
Les différences de relief, de sols, de densité et d’histoire urbaine peuvent expliquer une partie de ces écarts. Ces derniers ne prouvent cependant pas, à eux seuls, une différence de qualité sanitaire. L’assainissement individuel, à condition d’être adapté au terrain, correctement installé et entretenu, peut assurer un traitement efficace. Mais offre-t-il partout aux Martiniquais un niveau comparable de protection sanitaire, d’information et de soutien financier ?
L’égalité ne signifie pas que chaque habitation doive être raccordée à un réseau collectif. Elle exige que chaque famille bénéficie d’un traitement sûr de ses eaux usées, d’un accompagnement adapté et d’un coût supportable.
DES RISQUES SANITAIRES SCIENTIFIQUEMENT ÉTABLIS
Des eaux usées insuffisamment traitées peuvent véhiculer des bactéries, des virus et des parasites. En cas d’exposition par l’eau, les aliments ou le contact avec un milieu contaminé, elles peuvent contribuer à la transmission de gastro-entérites, de diarrhées infectieuses, de certaines parasitoses et, dans des circonstances particulières, de l’hépatite A. Elles peuvent aussi favoriser la circulation de bactéries résistantes aux antibiotiques. Les enfants, les personnes âgées et les personnes fragilisées sont particulièrement vulnérables à ces risques.
Pour l’année 2019, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’environ 564 000 décès dans le monde étaient attribuables à un assainissement insuffisant, principalement par maladies diarrhéiques. Une méta-analyse publiée en 2022 dans The Lancet a associé les interventions d’amélioration de l’assainissement à une réduction moyenne estimée de 24 % du risque de diarrhée chez les enfants étudiés dans des pays à revenu faible ou intermédiaire.[7]
L’histoire martiniquaise montre que le lien entre défaillance de l’assainissement et transmission parasitaire n’est pas seulement théorique. En 1984, une étude scientifique décrivait un foyer de bilharziose intestinale découvert en 1981 au quartier du Jardin des Plantes, à Saint-Pierre. Un bassin d’épuration non fonctionnel était à l’origine d’une contamination fécale des eaux de cressonnières où vivait le mollusque hôte du parasite. En 1983, sur 46 personnes examinées, six présentaient des œufs du parasite dans les selles (13 %) et 19 une sérologie positive (41,3 %). Ces deux examens n’établissent pas le même état infectieux. Les chercheurs soulignaient par ailleurs le caractère très localisé et la faible portée épidémiologique de ce foyer. Cet épisode historique ne décrit pas la situation sanitaire actuelle.[8]
Les chiffres internationaux cités plus haut ne sont pas directement transposables à la Martinique. Les sources examinées ne permettent pas de quantifier les infections qui seraient localement attribuables aux défaillances de l’assainissement. Ce manque de connaissance est précisément une raison d’organiser une étude sanitaire territorialisée, associant analyses microbiologiques, données d’exposition et surveillance épidémiologique.
NOS RIVIÈRES, NOS MANGROVES ET NOTRE LITTORAL SONT CONCERNÉS
Les rejets d’eaux usées peuvent apporter de l’azote, du phosphore et des matières organiques dans les cours d’eau et les eaux côtières. En excès, ces apports peuvent favoriser l’eutrophisation, la prolifération d’algues et la baisse de l’oxygène disponible pour les organismes aquatiques. La biodiversité, la pêche et certains usages du littoral peuvent en subir les conséquences.
L’état des lieux 2025 du bassin hydrographique identifie six masses d’eau côtières soumises à une forte pression azotée estimée liée à l’assainissement collectif ; neuf masses d’eau de cours d’eau et quatre masses d’eau côtières présentent une forte pression azotée estimée liée à l’assainissement non collectif.[9] Ces nombres caractérisent des pressions, non une contamination microbiologique généralisée ; certaines masses d’eau peuvent figurer dans plusieurs catégories. Ils désignent néanmoins des secteurs à surveiller et à protéger en priorité.
L’ASSAINISSEMENT INDIVIDUEL : UN COÛT QUI PEUT PESER LOURD
L’assainissement individuel peut soulever une question de justice sociale. En effet, en fonction du terrain, l’achat et la pose d’un dispositif peuvent représenter plusieurs milliers d’euros. Une étude de l’Office de l’Eau réalisée en 2020 estimait le coût global sur quinze ans, comprenant l’installation et l’exploitation, à environ 18 750 € pour une microstation, 15 050 € pour un filtre compact et 10 200 € pour un filtre à sable vertical drainé. Ces résultats reposent sur des hypothèses techniques et des prix de 2020 : ils ne constituent ni des devis actuels ni des garanties de durée de vie.[10]
Le fonctionnement de ces dispositifs implique aussi des contraintes : vidanges, contrôles, entretien régulier, risques de panne d’éléments électriques ou mécaniques et, selon les filtres, remplacement de matériaux. Les dépenses correspondantes doivent être prises en compte dans l’évaluation du coût global, sans être comptées deux fois lorsqu’elles sont déjà incluses dans les frais d’exploitation. La fiabilité dépend également du dimensionnement, des sols, des conditions d’exploitation et de la possibilité de trouver des professionnels et des pièces de rechange.
À titre de repère, le prix moyen de l’assainissement collectif en Martinique ressort à 3,11 € TTC/m³ dans l’Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement (SISPEA) pour 2024, au tarif du 1er janvier 2025, soit 373,20 € par an pour une consommation de référence de 120 m³.[11]
Pour mesurer les inégalités réelles, il faut comparer le coût complet supporté par les ménages, sur une même durée et après déduction des aides publiques.
La question se pose de savoir comment soutenir financièrement l’assainissement individuel qui, en réalité, correspond souvent à une réponse des personnes à l’incapacité des services publics à satisfaire leurs besoins. Cet engagement individuel constitue, de fait, une contribution à l’effort collectif de protection de la santé de notre population et de notre environnement. De ce point de vue — puisque nous sommes privés d’un État propre —, c’est à l’État français d’aider au financement de l’assainissement individuel, comme il l’a fait pour l’isolation et l’énergie.
QUEL BILAN DE L’ACTION PUBLIQUE ?
Les travaux d’assainissement ont une histoire ancienne en Martinique. Communes, syndicats, intercommunalités, État et différents organismes ont participé, à des titres variables, à la création et à l’entretien des équipements. Une enquête historique doit établir, opération par opération, qui a décidé, financé, construit et entretenu les ouvrages.
En 2010, un audit de l’État évaluait entre 650 et 850 millions d’euros les besoins de mise aux normes de l’assainissement collectif et non collectif. Ce montant n’est pas une dépense réalisée. Le programme de mesures 2022-2027 prévoyait, pour sa part, environ 81 millions d’euros pour les opérations d’assainissement collectif et de raccordement, et 40,52 millions pour le non-collectif. Ces montants programmés ne peuvent être assimilés à des paiements ni additionnés à l’estimation ancienne des besoins.[12]
Des réalisations récentes doivent également être prises en compte. Le tableau de bord du SDAGE mentionne notamment la mise en service, en 2024, de la station d’épuration du Robert-Pontaléry. Cette réalisation témoigne d’un investissement concret ; elle ne suffit toutefois pas, à elle seule, à établir une amélioration durable de la qualité des rejets et des milieux, qui doit être mesurée dans le temps.[6]
Combien d’argent a-t-on effectivement dépensé ? Combien d’installations ont été remises aux normes ? Combien de stations fonctionnent aujourd’hui correctement ? Le bilan attendu doit mettre en regard les sommes payées, les travaux achevés et les résultats sanitaires et environnementaux réellement mesurés.
UN DROIT HUMAIN, UNE URGENCE ET UNE QUESTION D’ÉGALITÉ
L’ONU reconnaît depuis 2010 le droit humain à l’eau et à l’assainissement ; sa résolution de 2015 distingue explicitement ces deux droits. L’OMS recommande une approche fondée sur les risques à toutes les étapes, de la collecte au rejet final. Le droit à un assainissement sûr ne devrait pas dépendre du quartier où l’on habite ni de la capacité d’une famille à financer seule son installation.[13]
L’urgence tient aux expositions évitables, mais aussi à la dégradation possible des milieux aquatiques. Les fortes pluies et les inondations peuvent aggraver les débordements et la dispersion d’eaux contaminées. Il ne s’agit pas de déclarer toutes les installations non conformes dangereuses, mais d’identifier celles qui présentent les risques les plus élevés et d’agir immédiatement dans ces secteurs.
POUR UN PLAN D’URGENCE SANITAIRE, ENVIRONNEMENTAL ET SOCIAL
Nous demandons un diagnostic public et indépendant des politiques d’assainissement conduites depuis cinquante ans, complété par une cartographie des rejets et des risques sanitaires. L’ARS, Santé publique France, l’Office de l’Eau, les intercommunalités et les organismes scientifiques doivent participer à cette évaluation.
Ce bilan des cinquante dernières années ne doit pas retarder les interventions urgentes : l’évaluation des politiques passées et la réduction des risques actuels doivent avancer ensemble.
Un programme pluriannuel de travaux doit donner la priorité aux installations présentant les risques sanitaires et environnementaux les plus importants, avec des financements et des échéances clairement identifiés. Les ménages modestes doivent bénéficier d’un accompagnement effectif pour l’installation, la réhabilitation et l’entretien, sans avoir à supporter un reste à charge insupportable.
Enfin, chaque année, le public doit connaître le nombre de stations et d’installations individuelles remises aux normes, les sommes effectivement dépensées, la qualité des rejets et les progrès sanitaires et environnementaux. La loi du 30 juin 2026 habilite l’Assemblée de Martinique à créer et à mettre en œuvre une autorité unique de l’eau et de l’assainissement ; cette possibilité institutionnelle ne dispense pas d’agir dès maintenant.[14]
Nous ne devons pas attendre une crise sanitaire pour agir. Protéger la santé des Martiniquais, préserver notre environnement et garantir une véritable égalité territoriale constituent des responsabilités collectives.
Francis CAROLE — Président du PALIMA — Conseiller territorial de Martinique
Martinique, le 13 octobre 2026
Contact
lucfranciscarole@gmail.com • 0696454313
SOURCES ET RÉFÉRENCES
[1] Office de l’Eau, Les chiffres clés de l’eau potable et de l’assainissement en Martinique 2022, notamment pp. 25 et 27 ; état des lieux 2025 pour l’estimation du parc individuel.
[2] État des lieux 2025 du bassin hydrographique de Martinique, annexe méthodologique, § 2.3.1.
[3] DEAL Martinique, Rapport d’activité 2024, p. 11.
[4] IEDOM, Rapport annuel Martinique 2011, édition 2012, p. 110.
[5] Office de l’Eau/DEAL, Bilan de conformité des stations de traitement des eaux usées — 2023.
[6] Tableau de bord du SDAGE — 2025, disponible sur le site de la DEAL Martinique : données de conformité pour 2024 et mention de la mise en service de la station du Robert-Pontaléry.
[7] OMS, Assainissement, estimations mondiales pour 2019 ; Wolf et coll., The Lancet, 2022, DOI : 10.1016/S0140-6736(22)00937-0.
[8] Pointier J.-P., Guyard A., Théron A., Dumoutier A., « Le fonctionnement d’un site de transmission à Schistosoma mansoni en Martinique », Annales de parasitologie humaine et comparée, 1984, 59(6), pp. 589-595, DOI : 10.1051/parasite/1984596589.
[9] État des lieux 2025, cahier 4, tableaux 5, 9 et 10 : pressions azotées estimées.
[10] Office de l’Eau, étude économique de l’assainissement individuel, septembre 2020, tableau de synthèse p. 23.
[11] SISPEA/Eaufrance, données Martinique 2024 ; tarif de référence au 1er janvier 2025.
[12] Audit ministériel sur l’eau en Martinique, novembre 2010 ; programme de mesures du SDAGE 2022-2027 et bilan à mi-parcours.
[13] ONU, résolutions 64/292 du 28 juillet 2010 et 70/169 du 17 décembre 2015 ; OMS, Guidelines on Sanitation and Health, 2018.
[14] Loi n° 2026-574 du 30 juin 2026, article 2.